La décision est importante. Elle ne constitue cependant ni une validation générale du mécanisme, ni une formule permettant d'échapper automatiquement à l'ATN. Elle rappelle surtout que la qualification fiscale dépend de la réalité juridique et économique de l'opération.
Pourquoi l'ATN peut devenir particulièrement lourd
L'avantage de toute nature résultant de l'utilisation privée d'une voiture de société est évalué forfaitairement conformément à l'article 36, § 2 du CIR 92. Son montant est déterminé sur la base de la valeur catalogue du véhicule, adaptée en fonction de son ancienneté, multipliée par 6/7 et par un pourcentage lié aux émissions de CO₂.
Le calcul est indépendant du nombre de kilomètres privés effectivement parcourus et du coût réel supporté par la société. Une utilisation privée limitée n'entraîne donc pas, à elle seule, une diminution proportionnelle de l'ATN. Pour les véhicules présentant à la fois une valeur catalogue élevée et des émissions importantes, le montant imposable peut rapidement devenir significatif : il est ajouté aux autres revenus professionnels du dirigeant et imposé à son taux marginal.
Une précision s'impose toutefois. L'ATN ne correspond pas directement à l'impôt payé : il constitue une base imposable supplémentaire. La charge fiscale effective dépend de la situation personnelle du bénéficiaire, de son taux marginal et des centimes additionnels communaux applicables.
Le véritable enjeu juridique
Le régime forfaitaire vise l'utilisation à des fins personnelles d'un véhicule mis gratuitement à la disposition du travailleur ou du dirigeant par l'employeur ou la société. Lorsqu'un bénéficiaire verse une contribution à sa société pour l'usage privé du véhicule, cette contribution vient en principe en déduction de l'ATN calculé forfaitairement. Elle ne fait pas nécessairement disparaître l'avantage lui-même.
Le split lease repose sur une logique différente. Il ne consiste pas simplement à demander au dirigeant de rembourser une partie des frais exposés par la société : il vise à séparer juridiquement et économiquement les deux usages du véhicule. La société conclut un contrat de leasing pour l'usage professionnel et en supporte le coût. Le dirigeant conclut personnellement un autre contrat pour l'usage privé et paie directement la partie correspondante au moyen de ses fonds propres.
Le véhicule reste matériellement unique, mais son utilisation repose sur deux relations contractuelles distinctes. La question n'est donc plus uniquement de savoir si le dirigeant intervient dans le coût du véhicule. Elle consiste à déterminer si la société lui procure encore, elle-même, un usage privé gratuit.
Ce qu'a jugé le Tribunal de Hasselt
Dans l'affaire soumise au Tribunal, 80 % des coûts de leasing étaient supportés par la société au titre de l'usage professionnel. Les 20 % correspondant à l'usage privé étaient pris en charge personnellement par le dirigeant, dans le cadre d'un contrat distinct. La ventilation de l'utilisation était étayée par un carnet de bord.
L'administration fiscale considérait que la partie supportée par le dirigeant constituait une simple contribution personnelle. Selon cette analyse, l'ATN forfaitaire demeurait applicable et la contribution du dirigeant pouvait uniquement venir en diminution de celui-ci.
Le Tribunal n'a pas suivi cette position. Il a retenu que le dirigeant disposait d'un contrat de leasing propre pour l'usage privé du véhicule et qu'il supportait personnellement les coûts correspondants. Dans ces circonstances, la société ne mettait pas gratuitement le véhicule à sa disposition pour cet usage. Le Tribunal a dès lors écarté l'application de l'ATN forfaitaire pour l'Audi RS6 concernée.
Une décision favorable, mais pas un blanc-seing
La portée du jugement doit être appréciée avec prudence. Il s'agit d'une décision de première instance rendue sur la base des circonstances particulières du dossier ; elle ne crée pas une règle générale selon laquelle tout split lease permettrait d'éviter l'ATN. La répartition de 80 % pour l'usage professionnel et de 20 % pour l'usage privé ne constitue pas davantage une norme automatiquement admise : elle doit correspondre à l'utilisation réelle du véhicule et pouvoir être démontrée.
L'intitulé des contrats ne suffira pas si la réalité révèle que la société continue à financer, directement ou indirectement, l'usage privé. Il en ira notamment ainsi si elle rembourse la partie privée, en garantit le paiement ou prend à sa charge des frais qui devraient normalement incomber au dirigeant. La cohérence doit également porter sur les coûts accessoires : le carburant, l'assurance, l'entretien, les pneumatiques, les réparations et les autres frais liés au véhicule doivent être répartis selon une logique compatible avec les contrats et les usages déclarés.
Enfin, la décision relative à l'ATN ne règle pas automatiquement les autres questions fiscales. La déductibilité des frais dans le chef de la société et le droit à déduction de la TVA doivent faire l'objet d'une analyse distincte.
L'économie doit être calculée correctement
Le split lease ne présente un intérêt que si la comparaison globale est favorable. L'ATN évité ne se traduit pas euro pour euro en gain, car le dirigeant supporte désormais personnellement le coût de la part privée du leasing.
L'ÉCONOMIE, CORRECTEMENT CALCULÉE
Le véhicule : Une berline premium dont l'ATN annuel ressort à 12 000 €.
Sans split lease : Ce montant s'ajoute à la rémunération imposable. À un taux marginal de 50 %, la charge d'impôt supplémentaire avoisine 6 000 € par an, avant centimes additionnels communaux.
Avec un split lease admis : L'ATN peut ne pas être dû. Mais le dirigeant paie personnellement la part privée du leasing : l'économie nette n'est donc pas de 6 000 €, elle correspond à l'impôt évité diminué de ce coût privé.
À intégrer aussi : Les conséquences pour la société en matière de frais déductibles et de TVA, qui s'analysent séparément.
Notre conseil
Le jugement de Hasselt ouvre une perspective intéressante pour certains véhicules générant un ATN élevé. Il ne permet toutefois pas de traiter le split lease comme une solution standardisée.
Avant toute mise en place, il convient de documenter la répartition des usages, de rédiger deux contrats juridiquement autonomes, d'organiser une facturation et des paiements séparés et de tenir un relevé précis des déplacements. La comptabilité de la société, les décisions de ses organes et le traitement des frais accessoires doivent refléter cette séparation sans contradiction.
L'enjeu n'est pas de donner à une contribution personnelle l'apparence d'un contrat distinct : il est de démontrer que l'usage privé est réellement acquis et financé par le dirigeant en dehors de la société. Dans ce domaine, la qualité du dossier ne constitue pas une formalité: elle conditionne la défense même du mécanisme.
En 30 secondes
✅ L'ATN forfaitaire concerne l'usage privé d'un véhicule mis gratuitement à disposition par la société
✅ Une contribution versée à la société réduit l'ATN sans nécessairement le faire disparaître
✅ Le split lease repose sur deux contrats et deux financements réellement distincts
✅ Le Tribunal de Hasselt a écarté l'ATN dans un dossier 80/20 documenté par un carnet de bord
✅ Cette proportion 80/20 n'est pas une règle générale : elle doit refléter l'usage réel
✅ L'économie nette tient compte du coût du leasing privé, de la déductibilité et de la TVA
✅ Aucun split lease ne devrait être mis en place sans contrats adaptés et dossier probatoire complet
